Adam ! Réveille-toi !



Dans le pays de l’ombre, tout le monde dort. Tous les habitants sont pris par le sommeil, un sommeil qui ne respire pas, un sommeil qui ne bouge pas, un sommeil qui pèse des milliers de tonnes. Pourtant, là-bas, au bord de la frontière, une femme se met à bouger… elle lève la tête… elle se redresse… et bouscule le compagnon qui partage sa couche :


- Adam ! Réveille-toi !


- Oh ! Laisse-moi tranquille ! Voilà 200 000 ans que je dors ! Je ne vais quand même pas me réveiller !


- Si ! Adam ! Réveille-toi !


- Oh ! Eve ! Tu ne vas pas me refaire le coup de la pomme ! Laisse-moi tranquille !


- Adam ! Je t’en prie ! Regarde là-bas, la lumière ! Tu ne vois pas ? C’est comme au matin du sixième jour, quand je t’ai découvert dans le jardin, il y avait cette lumière-là au fond de tes yeux bleus…


- Tu as raison… la lumière de Dieu est en train de revenir… sur ton visage… Dans le pays de l’ombre, il y a la mer, une mer très sombre, une mer qui a l’air de vouloir engloutir tous ceux qui l’approchent.


Au bord de l’eau, un homme dort, avec sa femme et ses trois fils. Comment est-il possible de dormir si tranquillement au bord de ces eaux qui secouent en furie leurs tentacules de mort ?... Et soudain, les eaux s’apaisent, peu à peu… Le bruit du silence réveille la dormeuse… elle secoue son compagnon :


- Noé ! Ecoute !


- Tu es folle, ma femme ! Il n’y a aucun bruit ! Par contre, je vois…

- Que vois-tu ? Tu es fou, Noé ! Tu sais bien que dans ce pays, il n’y a rien à voir !


- Si, regarde, là-bas ! Du rouge… rouge comme le couple de colibris entré dans l’arche au dernier moment…


- Oh ! Je vois de l’orangé… orange comme la petite grenouille à trois doigts qui sautait partout… et du jaune comme les plumes des canaris…

- Regarde, le vert… vert comme les feuilles du rameau d’olivier rapporté par la colombe… et aussi le bleu... un bleu profond comme celui des ailes de la libellule…


- Et du violet… violet comme l’étrange papillon posé sur le rebord de la fenêtre de l’arche…


- La lumière de Dieu est en train de revenir… Regarde ce bel arc-en-ciel… l’alliance se renouvelle…


Dans le pays de l’ombre, il y a un ciel, un ciel très noir, un ciel déprimé et déprimant. Pourtant, tout à coup, on entend un rire, un rire de femme, un rire clair jaillissant comme une source :


- Sarah ! Tais-toi ! Qu’as-tu à rire pareillement ? Les voyageurs qui t’ont annoncé la naissance de notre fils sont partis depuis longtemps… Tu n’es tout de même pas enceinte une nouvelle fois ?


- Non, Abraham ! Non ! Lève les yeux au ciel ! Une étoile est revenue !


- Une étoile ? - Une étoile comme toutes celles que Dieu t’avait fait voir pour t’indiquer que tu serais le père d’un grand peuple.


- Oui ! Le père de tous les croyants… Oui, je suis le père de tous les croyants… Mais elle est unique, cette étoile ! Et elle est bien plus brillante que toutes celles que j’ai vues autrefois. Dieu veut nous annoncer une bonne nouvelle !

- Serait-ce encore une naissance ?


- Tu es folle, Sarah ! Rien ne naît au pays de l’ombre !


- Attention, Abraham, si tu doutes, tu vas perdre ton titre de « père des croyants » !

On ne peut pas sortir du pays de l’ombre. C’est un endroit complètement clos, fermé par les portes de la mort. Jacob, lui, a trouvé un moyen : il s’évade par le haut ! Il dort, avec une échelle à côté de lui. Sa tête est posée sur une pierre, ce qui n’est guère confortable… mais il tient beaucoup à cette pierre ! Quand il était vivant, il avait dormi ainsi à Béthel et il avait eu un songe… le songe de sa vie : pensez donc, il avait vu Dieu ! Une échelle était dressée sur la terre et le sommet de cette échelle atteignait le ciel… Des anges montaient et descendaient… et Dieu lui avait parlé ! Il n’est pas interdit de refaire le même rêve plusieurs fois. Alors, Jacob ne se lasse pas. Il rêve qu’il monte en gravissant les échelons de son échelle. Il monte vers le ciel, il monte dans ce royaume de lumière… et ce soir, tout à coup, il voit des anges, comme il y a 18 siècles !


- C’est sûr, dit-il en se redressant, si je vois des anges dans la lumière, c’est que Dieu va me parler une nouvelle fois ! Dans le pays de l’ombre, il n’y a pas d’astres. Toutes les galaxies ont été éteintes une bonne fois pour toutes. Pas de soleil le matin pour se réveiller, pas de lune le soir pour s’endormir… Joseph, le plus jeune fils de Jacob, dort en rêvant… tel père, tel fils ! Quand il vivait au pays de Canaan, il avait vu en songe le soleil, la lune et onze étoiles qui se prosternaient devant lui. Comme il racontait ce songe à son père celui-ci l’avait fortement grondé :


- Allons-nous donc, moi ton père, ta mère et tes frères, venir nous prosterner devant toi ? Joseph était jeune, il avait dix-sept ans… et il n’avait pas compris le sens de ce rêve où la lumière semblait s’incliner devant lui. Ses frères, pensant que Joseph voulait régner sur eux en maître, le jetèrent dans une citerne vide du désert. Oh ! Il s’en souvient de cette citerne ! Un trou noir plein d’humidité qui sentait le moisi ! Il avait longtemps appelé à l’aide et pour finir des marchands qui passaient l’avaient tiré de là. Par la suite, Joseph gouverna toute l’Egypte et sauva les Hébreux de la famine. Le monde s’était incliné devant lui… Ce soir, Joseph refait le même rêve de soleil, de lune et d’étoiles… mais ce soir, il y a une énorme différence… une énorme différence qui le réveille… ce soir, c’est lui, Joseph, qui est obligé de s’incliner devant une lumière à nulle autre pareille…

Dans le pays de l’ombre, il fait froid et il est impossible de faire un feu. Çippora, glacée comme la mort, dort à côté de Moïse… Soudain, elle se réveille… surprise par une chaleur douce qui vient lui lécher les pieds…


- Moïse ! Regarde ! Des bergers qui gardent leur troupeau ! Ils ont allumé un feu pour se réchauffer ! Regarde ! Ils ont même un petit mouton noir… comme toi quand tu faisais paître le bétail de mon père dans le pays de Madiân… Moïse, il y a si longtemps que nous n’avons pas vu un bon feu !


- Çippora ! Ce feu a quelque chose d’extraordinaire ! Sa chaleur est si enveloppante !... Tu sais, il me rappelle un autre feu, celui que j’avais vu sur la montagne de l’Horeb, tu sais le feu dans le buisson… Serait-ce « Je suis » qui revient ? Dieu… le Dieu de nos pères… le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob… - Moïse ! Ce feu a été allumé par des bergers… pas par Dieu !


- Oui, ma douce ! Mais tu sais que Dieu a un petit faible pour les bergers : Il a aimé l’offrande d’Abel, il a parlé en songe à notre père Jacob, il a donné une mission importante à son fils Joseph… et à moi ! Si tu as été réveillée, ma belle, de ce sommeil glacé, c’est que Dieu va venir !

Dans le pays de l’ombre, personne ne parle. Les mots ont été tués. Il est interdit de s’exprimer. Il n’y a aucune place pour la parole venant du cœur. Quand Isaïe est arrivé dans ce pays-là, il a eu beaucoup de mal à se taire. Même couché là, au milieu des autres, il parle encore. Car Isaïe est un prophète, c’est-à-dire celui qui parle devant, au nom de Dieu. Il est aussi un poète : il a toujours des images plein la tête. Alors, Isaïe parle en dormant… c’est à peine si on l’entend… de toutes façons, entend-on les prophètes, même quand ils sont réveillés ? Soudain, Isaïe se dresse et crie :


- Debout, Jérusalem ! Resplendis ! Car voici ta lumière ! Jérémie, qui dort non loin de là le fait taire:

- Chut ! Isaïe ! Tu sais bien que Jérusalem passe ses nuits à pleurer, que les larmes couvrent ses joues. Personne ne la console, tous ses amis l’ont trahie.


- Non, Jérémie, je ne me tairai pas ! Sur toi, Jérusalem, se lève la gloire de Dieu ! Les nations marcheront à ta lumière et les rois à ta clarté naissante ! Lève les yeux aux alentours et regarde !


Dans le pays de l’ombre, Jonas dort tranquille. L’ombre, il la connaît bien. Quand il était en vie, la lumière lui faisait peur et il avait toujours envie de se cacher. Quand un jour, il a entendu Dieu lui parler, ce Dieu de lumière qui fait la clarté sur toutes choses, Jonas s’est blotti dans le noir, tout au fond de la cale d’un navire. A cause d’une violente tempête, l’équipage le jeta à la mer et il fut avalé par un énorme poisson. Jamais Jonas n’avait connu une telle nuit. Le ventre du poisson était un vrai tombeau. Alors Jonas avait prié Dieu, prié, prié comme jamais il ne l’avait fait… Et le poisson avait vomi Jonas sur la terre ferme. Quand il vit la lumière sur le rivage, il en fut si heureux … qu’il partit d’un coup pour annoncer Dieu aux habitants de la grande ville de Ninive. Il en rêve encore, de cette lumière… elle était si belle… si joyeuse… si vivante… elle jouait avec les vagues… elle l’éclaboussait et le faisait rire…Tout en dormant, Jonas se souvient… il se souvient si fort… qu’il sort de son sommeil, se redresse, se frotte les yeux… et voit une lumière nouvelle, sur un rivage nouveau… - Oh ! Cette lumière-là, les gens des quartiers Nord de Ninive ne la connaissent pas ! Il faut que j’aille leur en parler !

Dans le pays de l’ombre, personne ne chante. Il n’y a pas d’oiseaux, pas de cascades, pas de brise légère pour charmer les oreilles. Il n’y a pas de musique. Pourtant, dans un coin, il y a une cithare. Un homme a posé sa main dessus et dort ainsi, profondément. Cet homme n’est pas n’importe qui : il a gardé sur la tête une couronne… qui ne lui sert pas plus que la cithare à laquelle il s’accroche. Cet homme a d’abord été le petit David musicien qui s’occupait des moutons de son père. Puis il est devenu roi d’Israël… un grand roi. David, tout à coup, sort de son sommeil et se met à chanter :


- Pour Toi, la nuit n’est pas ténèbres, Elle est aussi claire que le jour. Puis David se met à danser en tournoyant comme le jour où il s’est installé à Jérusalem :


- Bénis le Seigneur, mon âme. Mon Dieu, tu es si grand ! Tu t’habilles de splendeur et d’éclat, Tu t’enveloppes d’un manteau de lumière. Dans le coin le plus reculé du pays de l’ombre, un homme n’arrive pas à dormir. Il souffre tellement qu’il lui est impossible de trouver, comme les autres, un sommeil paisible. Le repos éternel, ce n’est pas pour lui. Cet homme, c’est Job : il a eu tous les malheurs : il était très riche et très honnête mais il a perdu tous ses biens. Puis il a perdu ses enfants, ses amis et il est tombé malade, d’une maladie sans nom, une maladie de l’âme autant que du corps. Job se redresse un peu et se plaint :


- Pourquoi donner à un malheureux la lumière, la vie à ceux qui ont l’amertume au cœur, qui aspirent après la mort sans qu’elle vienne ? Ni tranquillité ni paix pour moi, Et mes tourments chassent le repos. Etendu sur ma couche, je me dis : « A quand le jour ? » Où donc est-elle, mon espérance ? Et mon bonheur, qui l’aperçoit ? David revient en dansant et dit à Job :


- De ce côté, Job, la lumière est de ce côté ! Viens !


- Non, David, je ne viendrai pas. Tu vois bien que je ne peux pas me lever… Job est un cas ! Un cas incurable ! Oh ! Il y a toujours eu des cas incurables chez les êtres humains… incurables… oui… jusqu’au jour où une main tendue, plus chaleureuse ou plus vigoureuse qu’une autre main tendue…


- Viens ! Je te l’ordonne ! Viens ! Tu ne vas quand même pas laisser passer la Lumière du monde sans te bouger !


- La Lumière du monde ?


- Oui ! Regarde ce bébé, là-bas, entre son père et sa mère ! Il est la Lumière du monde ! - Ce bébé ? Je ne comprends pas !


- Tu comprendras plus tard ! Viens !


Marie-Françoise Chauveau


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